Lors de la dernière assemblée générale de la SIA le 8 avril, le Conseiller d’Etat Marc Muller a lancé son caillou dans la mare : il a invité, mi-sérieux mi-amusé, ses convives à trouver parmi leurs collègues l’un d’entre eux qui serait prêt à toucher 180’000 francs par année pour occuper le poste d’architecte cantonal. Le défi a le goût de la provocation, mais indique, à tout le moins, que le Conseiller est un bon connaisseur de l’état de notre fratrie d’architectes à Genève : une profession en ordre dispersé, comme en témoigne la quantité d’associations d’architectes à Genève.
Mais le défi de Muller mérite d’être relevé, et rapidement, pour trois bonnes raisons. Premièrement parce qu’est à l’ordre du jour la pure et simple suppression de l’article de loi se référant à l’architecte cantonal. Depuis le départ précipité en février 1996, après seulement un an et demi, du feu Emmanuel Cattani, ce poste n’a plus été repourvu. L’Etat est, de fait, hors la loi. Du coup, d’aucuns se demandent s’il ne vaut pas mieux modifier la loi pour faire rentrer les choses dans l’ordre, alors que le bon sens réclamerait son application au moins une fois de façon complète, ne serait-ce que pour tester un système décisionnel qui a porté ses fruits dans les autres cantons suisses.
Deuxièmement, les grands projets de développement du canton ont du mal à trouver un second souffle après les effets d’annonce initiaux. L’impression est qu’il manque encore un chef d’orchestre. Car seul un projet et un scénario global d’espaces, peuvent résoudre les contradictions inhérentes à ce type d’opération. Rappelons que toutes les grandes villes appelées, par nécessité ou par opportunité (voir Barcelone ou Bilbao) à se renouveler après de longues périodes de stagnation, se sont confiées aux bons soins de têtes pensantes de l’architecture ou de l’urbanisme qui ont su monter des équipes de travail pluridisciplinaires. L’architecte cantonal n’aura certes pas vocation de démiurge, mais il pourrait fonctionner en bonne intelligence avec les managers déjà en place sur les différents projets d’extension de la ville, en intégrant leurs scénarios partiels à l’intérieur d’une stratégie globale de développement urbain du canton.
La troisième bonne raison de s’atteler à la désignation d’un architecte cantonal concerne l’image de la profession elle-même. Il est temps de montrer que les architectes, en particulier la génération des quadras qui a roulé sa bosse pendant les années creuses de l’économie et qui s’est formée à la dure loi des concours d’architecture, a acquis une maturité suffisante. La profession jouit, à Zürich ou à Bâle, d’une réputation qui est à la hauteur de son engagement dans la qualification des espaces publics et que lui reconnait la société. Elle a su se créer une espace de compétences et d’expertise. On ne peut malheureusement pas en dire autant à Genève. Un architecte cantonal donnerait une image unitaire et stratégique à ce métier encore associé, hélas, à un décorateur d’espace urbain.
Prenons enfin la boutade de Muller comme un certain aveu de frustration. Car pour pouvoir mener à bien une politique de réformes comme celle dont il se réclame, le Conseiller d’État a besoin en face de lui d’un interlocuteur fort. Les corpuscules, les chapelles alimentent des jeux de pouvoir moins contrôlables. Ils font plus peur que la confrontation franche. Ceci étant, il est peu probable que Monsieur Muller prenne le risque de nommer un architecte cantonal. Il attendra que quelques suggestions lui viennent de la profession. C’est donc à son sens de responsabilité qu’il en appelle. L’histoire du XXème siècle montre assez clairement qu’en période de crise économique, (les années 1914 et les années 1929), l’architecture a su se réinventer en menant un travail introspectif d’autocritique et de redéfinition de ses objectifs et de ses instruments. Nous avons, à Genève tous les ingrédients d’une réussite à ce niveau là : une demande sociale pressante, une opportunité temporelle unique, des sites d’extension uniques, et… une crise unique. Il ne reste donc plus qu’à tracer le profil-type de cet oiseau rare qui devra être doté d’une longue et d’une haute vue.
Maison de l'architecture
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